Mes pratiques pédagogiques

 

Les différentes manières de pratiquer le dessin

Pourquoi ne pas abuser de dessins libres...

 PRATIQUES PEDAGOGIQUES

 

« S'il te plaît, dessine-moi un mouton... »

A moins qu'ils aient le talent ou l'astuce de Saint-Exupéry, beaucoup de parents pourraient se trouver décontenancés devant une telle demande de la part de leur petit prince.
            Pourtant, les jeunes enfants de l'école maternelle sont presque quotidiennement confrontés à de semblables exigences, alors qu'ils ne sont pas plus qu'eux particulièrement doués ou motivés. Que le sujet soit libre ou imposé, certains n'apprécient guère d'avoir à dessiner - ou peindre - sur commande. A défaut d'angoisse, beaucoup connaissent déjà une certaine appréhension devant la feuille blanche, qui met à contribution leur imagination, leur créativité, leur sens artistique à un moment (imposé) où ils ne se sentent pas forcément inspirés.
            Dans ces mêmes conditions, d'ailleurs, plus d'un adulte abandonnerait en s'excusant auprès de la maîtresse de ne pas savoir dessiner.
            Pourtant, l'adulte a derrière lui tout un passé pendant lequel il a pu voir et mémoriser une infinité de formes et de couleurs (objets, personnages, animaux, paysages d'après nature ou d'après photos, illustrations ou reproductions diverses, etc.), qui peuplent son imaginaire, au contraire du jeune enfant dont le «bagage souvenir» n'est riche que des trois ou quatre années de sa jeune vie. Son stock d'images mentales est bien mince, et son habileté manuelle encore incertaine. Cela seul pourrait expliquer le manque d'intérêt, l'embarras, parfois même la panique de certains, par rapport à l'activité de dessin.
            Pour leur faciliter la tâche, on pourrait d'abord envisager de mettre à la disposition des enfants un stock d'images et d'illustrations dont ils pourraient s'inspirer, ou qu'ils pourraient reproduire et éventuellement décalquer. (Même s'il ne favorise pas la créativité, l'exercice de décalquage est néanmoins intéressant car il contribue à développer l'habileté manuelle.)

D'autre part, étant entendu que l'enfant ne saurait inventer et créer sur commande, il serait évidemment préférable que les moments de dessin à sujets libres soient libres eux aussi, c'est-à-dire facultatifs. Malheureusement, les impératifs de la conduite d'une classe ne permettent pas toujours de laisser l'atelier de peinture ouvert en permanence. Aussi, ces séances de pseudo-créativité où l'enfant doit dessiner ce qu'il veut, ce qu'il sait, ce qu'il sent, s'avèrent souvent décevantes: les créateurs s'y révèlent rares, et les plagiaires beaucoup trop nombreux !

Dessin collectif (150 X 80 cm). Chaque enfant a dessiné et peint un personnage (dessin libre).

 Bien que chacun ait totale liberté pour réaliser ce qu'il souhaite, les dessins, stéréotypés, résultent le plus souvent d'imitations plus ou moins réussies d'un modèle unique : celui du premier enfant qui a su dessiner le sujet de son choix, peut-être parce qu'il a plus de talent et d'imagination que les autres, ou tout simplement plus de mémoire et d'habileté pour reproduire un motif que lui ont appris certains membres de sa famille.

Quoi qu'il en soit, c'est la réussite de cet élève-là qui, souvent, incite les petits copains à le plagier, dans l'espoir d'obtenir une production aussi belle.
            Cependant, tous les enfants n'ont pas le même développement visiomoteur, et donc la même adresse. Cette inégale compétence à reproduire explique la diversité des productions qui, sinon, seraient toutes identiques au modèle initial dont elles donnent chacune, en quelque sorte, une version personnelle.

 

Dessins analysés avec reproduction différée

Objectifs

Le dessin analysé avec reproduction différée permet de vérifier et d'exploiter l'aptitude de chacun à reproduire un sujet donné. Dans ce cas, le même modèle est ouvertement proposé à tous. Ce modèle a été retenu par l'ensemble de la classe, parmi une première sélection effectuée préalablement par l'enseignant, qui a déterminé son choix en fonction de l'émotion que le sujet est susceptible de susciter chez l'enfant et de la simplicité des traits à reproduire. Les œuvres des grands peintres répondent souvent à ces deux critères: aussi l'enseignant sera-t-il souvent amené à puiser dans celles de Miro, Toulouse-Lautrec, Gauguin, Modigliani, Cézanne ou Van Gogh.
            Au début, il convient cependant de rester très prudent, en ne proposant que des sujets faciles pour ne pas effrayer l'enfant. Il s'agit, avant tout, de donner confiance à tous ceux qui, se croyant malhabiles, n'osent pas s'exprimer par le dessin.

Dessins réalisés sous la conduite de l'enseignant d'après un tableau de Gauguin

Une fois convaincus de leur compétence, ils auront souvent recours à ce mode d'expression, et y prendront même un réel plaisir.

            Les objectifs d'une séance de dessin analysé sont assez particuliers, dans la mesure où l'exercice de reproduction ne requiert ni la sensibilité, ni l'imagination de l'exécutant. Il s'agira uniquement de chercher, par ce moyen, à développer l'habileté manuelle, le sens de l'observation et l'attention. L'enfant apprendra encore à ajuster regard et geste, la coordination visio-motrice constituant la base d'un tel exercice de copie - car il s'agit bien ici de copie. Qu'il s'agisse d'un mot ou d'un dessin, l'enfant doit être capable de reproduire avec précision chacun des éléments qui le composent, pour le restituer le plus fidèlement possible. Il devra être très attentif, non seulement aux formes, aux tailles, mais aussi aux relations et aux points d'ancrage précis de chaque élément. Pour restituer un dessin comme pour restituer un mot, l'enfant doit être capable de reproduire avec précision.

 Réalisation

            La première fois qu'ils doivent effectuer une telle «reproduction», beaucoup d'enfants sont embarrassés pour «démarrer», gênés qu'ils sont par leur vision syncrétique des choses. Déroutés par la profusion et la complexité des traits à reproduire, ils ne savent pas par lequel commencer.

Dessin analysé avec reproduction différée (100 x 60 cm).

             L'adulte peut alors inviter les enfants à observer (et même retracer «dans leur tête») un à un les différents éléments, qu'il énumère et analyse avec eux, afin d'en faire mieux relever tous les détails. Ensemble, ils «verbalisent» les termes qui composent l'espace dessiné («haut», «bas», «gauche», «droite», «oblique») et cherchent comment le réaliser («je tourne», «je monte», «je redescends», «plus grand», «plus petit»). Suivant le niveau de chacun, ces différentes notions sont révisées, consolidées, apprises. Les mathématiques sont ainsi pratiquées sous une forme différente et ludique.
            Après cette observation collective détaillée, chacun peut alors reproduire, à son propre rythme, le dessin qui reste toujours sous ses yeux.
            Les résultats obtenus, souvent surprenants, étonnent leurs auteurs eux-mêmes, qui tirent de leur réussite une certaine fierté. Ceux qui jusqu'alors n'osaient pas dessiner, ne savaient pas «quoi» dessiner, réussissent à présent très bien, et se montrent particulièrement ravis d'une «re»-production qu'ils pourront par la suite réinvestir en la personnalisant. Leur propre «patrimoine artistique» s'enrichira ainsi, progressivement, en même temps que celui de la classe.

 

Dessins analysés avec reproduction simultanée

Objectifs

            Si, en début d'année, l'exercice précédent s'avère encore trop difficile pour certains, qui restent toujours bloqués quand il s'agit de dessiner, en voici un autre, plus simple, qui vise les mêmes objectifs. Toujours à contre-courant de la non-directivité, il constitue un moyen pragmatique qui permet d'atteindre, rapidement, les buts cités préalablement.

 Réalisation

La seule variante, en réalité, consiste à faire suivre immédiatement la phase d'observation collective de chaque détail, par la phase reproduction.
            De plus, maîtresse et élèves, groupés autour d'une grande table, disposent tous du même matériel (dans le cas d'une classe à effectif élevé, on procède par rotation d'ateliers qui peuvent en fonction de l'emploi du temps, soit se succéder, soit être différés) : même feutres, feuilles de même format. Les enfants travailleront horizontalement sur les tables, la maîtresse verticalement sur un support afin que tous puissent bien la voir.
            Elle choisira, pour commencer, le trait le plus simple, le plus significatif, le plus central, après avoir pris soin de délimiter les frontières du sujet à réaliser.
            A titre indicatif, voici comment on peut procéder pour que les enfants apprennent à dessiner Kikou [1], un petit personnage qu'ils aiment particulièrement.

- Tracer au bas de la page un long trait horizontal.

- Préciser que les souliers de Kikou doivent toucher ce trait (grâce à cette «frontière», les enfants peuvent, dès le départ, imaginer la grandeur approximative du sujet qu'ils vont réaliser).

- Dessiner, en haut de la page, bien centré, le demi-cercle (1) de la chevelure (préciser la signification de «bien centré»).

- Placer au-dessus l'unique cheveu (2). (Attendre que tous les élèves aient terminé avant de passer à l'élément suivant.)

- Prolonger l'arrondi (1) par un autre demi-cercle (3) pour le visage.

- Compléter la chevelure par les petits triangles (4). Chaque fois que possible, faire le rapprochement entre la forme à reproduire et une forme déjà connue : formes géométriques, (cercle - ou rond -, demi-cercle, triangles, ...) ou lettres (O,C). Cela sécurise les enfants.

- Dessiner deux ronds pour les yeux (5).

            Faire remarquer qu'ils se trouvent au même niveau que le bas de la chevelure, soit sur la ligne horizontale fictive qui passerait presque à la base des deux triangles (4) [2].

 - Dessiner:

·        le rond (6) de la bouche,

·        le petit pont (7) pour le nez,

·        deux petits ponts semblables (8) au-dessus des yeux pour les sourcils,

·        le col (9) qui « ondule comme les vagues» (faire mimer préalablement.),

·        l'entre-jambe (10) : trait vertical légèrement incurvé.

Faire remarquer auparavant :
                                    - qu'il est à l'aplomb de la bouche,
                                    - qu'il est de longueur sensiblement égale à la distance restante jusqu'au menton),

·        le ventre et l'extérieur de la jambe gauche: une grande courbe, presque un grand C inversé (11),
·        l'extérieur de la jambe droite: un trait vertical très légèrement incurvé (12),
·        le bras droit ressemble à un C incomplet (13)?
·        le bras gauche ressemble à un C inversé, presque identique au précédent (14),
·        le dernier bouton: un rond (15) situé juste au-dessus du trait de l'entre-jambe,
·        le premier bouton: un rond plus petit (16) placé presque sous le menton,
·        le deuxième bouton: un rond (17) placé entre les deux précédents et dont la taille est intermédiaire,
·        le soulier: un pont (18), presque situé entre les lignes (12) et (10),
·        la semelle (19),
·        l'autre soulier (20).

La séance terminée, chaque enfant a dessiné un Kikou très ressemblant, pas identique, mais fidèle au modèle. Les différences entre bons et mauvais dessinateurs se sont estompées.
            Pour la première fois, l'ensemble des élèves réalisent une même performance, mais ceux qui se montrent les plus satisfaits sont évidemment ceux qui s'y attendaient le moins.
            Petit à petit, ceux qui pensaient ne pas savoir dessiner manifestent moins d'appréhension à utiliser crayons, feutres et pinceaux.
            Le dessin analysé avec reproduction simultanée est un moyen pragmatique, efficace, pour réaliser la reproduction de n'importe quel sujet : animaux, objets et même paysages d'après nature. Il convient à tous les âges. Les étudiants qui ont à reproduire une carte de géographie, un schéma de physique, un dessin de sciences naturelles peuvent y avoir recours. Si les plus jeunes ont besoin de l'aide d'un adulte, l'habitude permettra aux plus grands de pratiquer seuls l'analyse des différents détails qui composent un dessin.

 

Dessins analysés avec reproduction simultanée ou différée: étude du corps

            En maternelle, dès que les enfants savent tenir correctement un crayon, quelques séances pourront être consacrées à bien observer et à reproduire le corps humain. Pour faciliter les choses, en début d'année, il est souhaitable d'utiliser le mannequin articulé (grandeur nature) en isorel, que l'on accroche au mur devant les enfants.

            L'analyse des différentes parties du corps humain s'effectuera dans l'ordre suivant: d'abord la tête, puis le cou, le thorax, l'abdomen, les bras et les jambes. Pour éviter que les enfants dessinent des membres filiformes, il faut veiller à leur en faire remarquer l'épaisseur.
            Partant de l'épaule, la maîtresse suit du doigt la ligne supérieure du bras, puis contourne la main, en insistant au passage sur les va-et-vient successifs imposés par les cinq doigts, et termine par la ligne inférieure du bras, jusqu'à l'aisselle.

            Les enfants l'imitent et effectuent simultanément le tracé :

        - soit dans l'air, si on a opté pour la «reproduction différée»,

        - soit directement sur la feuille, si on préfère la «reproduction simultanée».

            Quand les enfants sont assez habiles et que le temps d'observation peut être réduit, la maîtresse ou les élèves servent tour à tour de modèles à la place du mannequin. Les formes et les couleurs des cheveux et des vêtements sont alors respectées.
            En partant de la classique station debout, on abordera progressivement les attitudes les plus originales. Voici, représentée schématiquement, une éventuelle progression donnée à titre indicatif :

Dessins analysés avec reproduction différée réalisés en section de Grands.

Parallèlement à cette étude du corps, les enfants étudient, de la même façon, le visage et chacun de ses éléments caractéristiques. Avant de dessiner, ils peuvent s'observer eux-mêmes dans une glace, ou observer leur petit camarade, vis-à-vis.
            Ainsi, en fin d'année, tous sont capables d'inventer des petits personnages originaux et pleins de vie.

 

Intérêt pédagogique des dessins analysés

Dessins analysés et mathématiques

            L'analyse de chacun de ses éléments permet, par la suite, de mieux appréhender l'espace en acquérant, sous une forme ludique, de nombreuses notions (abordées aussi en mathématiques), notamment les dimensions, les relations, la direction.

Dessins analysés et lecture

            Les dessins analysés contribuent également à l'apprentissage de la lecture dans la mesure où la silhouette graphique d'un mot peut être assimilée à celle d'un dessin, et les différentes lettres qui le composent, aux différents éléments qui composent aussi ce dessin. Pour restituer la silhouette graphique du mot, il est impératif que la nature, la taille et l'emplace­ment relatif de chacun de ses éléments (lettres) soient pareillement respectés.

Les dessins analysés contribuent en outre à faire prendre conscience à l'enfant qu'un tout est fonction de ses nombreux détails. De l'exactitude de chacun, dépend souvent la réussite du résultat final. L'enfant comprendra mieux ensuite, en lecture, qu'il suffit de changer :

·   la forme ou l'emplacement d'une seule lettre pour modifier la silhouette graphique d'un mot :

basse                                                  passe

bosse                                                  casse

 

·   la nature (1) ou l'emplacement d'un mot (2) pour modifier la silhouette graphique et le sens d'une phrase :               (1) bébé a une bosse (2) bosse a un bébé

 

            Attirer l'attention des enfants sur les détails (formes, emplacements et positions relatives) qui composent un « dessin analysé» s'avère donc un excellent entraînement pour mieux les familiariser avec l'écrit.

 

Dessins analysés et écriture

            Cette approche visuelle et manuelle de l'apprentissage de la lecture se répercute positivement aussi sur l'enseignement de l'écriture. En pratiquant le dessin analysé, les enfants apprennent à mieux repérer, comparer, situer, et donc anticiper leur mouvement, ce qui est indispensable pour écrire mieux et plus vite.

Conclusion

En définitive, le dessin peut se concevoir à la manière du patinage artistique, où les figures imposées, alternées avec les figures libres, concourent à faire progresser l'artiste, à mieux faire connaître ses différentes aptitudes pour les développer.
            Le «dessin analysé» n'est absolument pas incompatible et antagoniste avec d'autres manières de dessiner et de peindre, qui développent la motricité et sollicitent davantage la créativité.

 

Dossier publié dans « LA CLASSE MATERNELLE » n°13 - 11/92

 

[1] Kikou est le personnage principal de «Mon premier apprentissage de la lecture », « Mon premier apprentissage de l'écriture », « Des jeux et des trucs pour une bonne mémoire »Ed. RETZ.

[2] Ces termes s'adressent au lecteur. La maîtresse devra les adapter au vocabulaire de ses élèves.

 

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